Risque de violations des droits humains et de détresse existentielle en cas de renvoi vers l’Afghanistan

02 avril 2025

Les hommes afghans déboutés pourront de nouveau être renvoyés de Suisse dès la mi-avril 2025. Le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) considère leur retour en Afghanistan comme raisonnablement exigible dans certaines conditions. L’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) critique vivement ce changement de pratique. Vu l’absence de structures fondées sur l’État de droit et le système de gouvernance arbitraire des talibans, il est impossible d’exclure le risque de violations des droits humains en cas de retour en Afghanistan.

Dans son communiquĂ© de presse du 20 mars 2025, le SEM a annoncĂ© que le renvoi d’hommes seuls vers l’Afghanistan Ă©tait de nouveau raisonnablement exigible dès lors que leur rĂ©intĂ©gration socioĂ©conomique Ă©tait jugĂ©e possible après un examen au cas par cas. Ce changement de pratique, qui entrera en vigueur Ă  la mi-avril 2025, s’appuie sur deux rapports selon lesquels la situation gĂ©nĂ©rale en matière de sĂ©curitĂ© s’est considĂ©rablement amĂ©liorĂ©e dans tout le pays par rapport Ă  celle qui prĂ©valait au moment de la prise de pouvoir des talibans en aoĂ»t 2021. Il y aurait Ă©galement lieu de constater une lĂ©gère amĂ©lioration sur le plan socioĂ©conomique, ce qui profiterait tout particulièrement aux Afghans aptes au travail et majeurs qui disposent d’un rĂ©seau relationnel intact. Le changement de pratique ne concernerait pas les femmes et les enfants.

L’analyse-pays de l’OSAR observe et documente la situation en Afghanistan depuis de nombreuses annĂ©es. L’intĂ©rĂŞt des spĂ©cialistes pour la question est apparu de manière Ă©vidente le 1er avril 2025 lorsque 100 personnes ont pris part au sĂ©minaire juridique de l’OSAR sur l’Afghanistan et la Syrie.

Les personnes renvoyées exposées à de possibles violations des droits humains

Selon les informations pays dont dispose l’OSAR, la situation en matière de sĂ©curitĂ© reste problĂ©matique. Rien qu'entre le 1er aoĂ»t et le 31 octobre 2024, les Nations Unies ont rĂ©pertoriĂ© 2510 incidents de sĂ©curitĂ©, soit une hausse de 39,6 % par rapport Ă  l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente.

De mĂŞme, la situation des droits humains n’a cessĂ© de se dĂ©tĂ©riorer en Afghanistan depuis la prise de pouvoir par les talibans, responsables de violations systĂ©matiques des droits humains, dont des exĂ©cutions extrajudiciaires, des actes de torture et des arrestations arbitraires de personnes opposantes au rĂ©gime et de membres de l’ancien gouvernement. S’agissant du système de gouvernance et de l’État de droit, aucune hiĂ©rarchie ne semble clairement Ă©tablie. L’arbitraire est donc Ă  l’œuvre, les gouverneurs de province disposant d’une vaste marge de manĹ“uvre dans l’exĂ©cution des lois ainsi que des dĂ©crets Ă©dictĂ©s par le chef religieux de l’Émirat d’Afghanistan , Haibatullah Akhundzada. La mise en application dĂ©pend du responsable local et des dynamiques sur place.

Selon une Ă©valuation du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) de dĂ©cembre 2024, les durcissements lĂ©gislatifs draconiens et leur utilisation arbitraire par les diffĂ©rents acteurs talibans ont accru le risque d’agressions pour les femmes, les filles et les jeunes adultes, ce qui compliquerait sensiblement l’accès aux infrastructures et services essentiels. Les femmes ne sont toutefois pas les seules concernĂ©es par les violations de droits humains, loin de lĂ  : les recherches menĂ©es par l’analyse-pays de l’OSAR suggèrent que les membres de la famille d’opposant·e·s au rĂ©gime ou de femmes qui refusent de se plier aux règles restrictives doivent aussi craindre des reprĂ©sailles pouvant aller jusqu’à la mort.

Les personnes revenant d’Europe pourraient en outre ĂŞtre considĂ©rĂ©es comme s’étant « occidentalisĂ©es Â» et seraient donc exposĂ©es Ă  un risque accru d’arrestation arbitraire, de violence, de torture ou de stigmatisation sociale.

Une crise humanitaire persistante

Les constats en matière de droits humains valent aussi pour la situation socioéconomique. Depuis la prise de pouvoir par les talibans en août 2021, l’Afghanistan subit une crise humanitaire et sociale toujours plus profonde selon divers rapports.

D’après le rapport de l’OCHA prĂ©citĂ©, l’économie afghane s’est effondrĂ©e d’un tiers. 48 % des mĂ©nages afghans se trouveraient ainsi en situation de chĂ´mage, de sous-emploi, d’endettement et de pauvretĂ©, au point que près de 23 millions de personnes afghanes dĂ©pendaient de l’aide humanitaire en 2024.

Selon l’OCHA, la faim reste largement rĂ©pandue malgrĂ© des amĂ©liorations ponctuelles : en mars 2025, 14,8 millions de personnes, soit un tiers de la population afghane, Ă©taient confrontĂ©es Ă  une grave insĂ©curitĂ© alimentaire. Les problèmes chroniques d’approvisionnement en nourriture et en eau potable et l’accès limitĂ© aux soins de santĂ© auraient contribuĂ© Ă  une malnutrition aiguĂ«, particulièrement chez les enfants et chez les femmes enceintes. Le nombre de districts prĂ©sentant un niveau sĂ©vère d’insĂ©curitĂ© alimentaire serait ainsi passĂ© de 19 Ă  56 en 2025. Le bureau des Nations Unies indique que 7,8 millions de femmes et d’enfants dĂ©pendent de l’aide alimentaire, dont 3,5 millions d’enfants en situation de grave malnutrition.

Les rapatriements massifs de personnes afghanes qui s’observent actuellement depuis l’Iran et le Pakistan viennent encore aggraver la situation. Selon Human Rights Watch (HRW), 800 000 personnes ont Ă©tĂ© renvoyĂ©es du Pakistan ou expulsĂ©es sous la contrainte vers l’Afghanistan depuis octobre 2023. Plus de 18 000 personnes Ă©taient concernĂ©es rien qu’au cours du premier trimestre 2025. Le gouvernement iranien a quant Ă  lui annoncĂ© son intention de renvoyer de force deux millions de personnes afghanes avant mars 2025. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les rĂ©fugiĂ©s (HCR), plus de 630 000 personnes afghanes ont Ă©tĂ© expulsĂ©es entre les mois de janvier et de novembre 2023.

Ces conditions risquent d’encore se dĂ©tĂ©riorer avec la suspension de l’Agence des États-Unis pour le dĂ©veloppement international (USAID). Les États-Unis Ă©taient le principal donateur de l’Afghanistan en 2024 et finançaient 44 % des mesures humanitaires. La suspension de l’USAID imposĂ©e par le gouvernement Trump le 20 janvier 2025 met prĂ©cisĂ©ment en pĂ©ril une population afghane dĂ©jĂ  confrontĂ©e Ă  une crise humanitaire et sociale d’une ampleur alarmante.

Les personnes renvoyées risquent dès lors de se retrouver dans une situation de détresse existentielle caractérisée par un dénuement économique et un manque d’accès aux services de base.

L’OSAR s’oppose donc sans réserve au renvoi de personnes en quête de protection vers l’Afghanistan, car la situation actuelle ne le permet ni sur le plan des droits humains, ni sur le plan socioéconomique, ni du point de vue de la sécurité. L’OSAR continuera d’observer de près les développements en Afghanistan et d’attirer l’attention sur les conditions pour l’instant toujours désastreuses dans le pays, notamment dans le cadre de formations juridiques et de soirées pays.

Des chances équitables, ensemble pour les personnes réfugiées.

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